Le Cauchemar de Darwin (2004) est un documentaire de Hubert Sauper qui a remporté un succès dans nombre de festivals de films européens. Il a également gagné l’Oscar du meilleur documentaire version long métrage. L’action se situe sur les rives du lac Victoria, une région d’Afrique connue pour être le ”berceau” de l’humanité. Au début des années 1960, une équipe chercheurs a ensemencé, dans le lac la perche du Nil, un prédateur extrêmement vorace qui a exterminé toute espèce vivante. Cette créature s’est multipliée si rapidement que sa chair est désormais exportée un peu partout dans le monde.

Critique de Julien Welter (L’Express)  : Documentariste autrichien révélé par « Kisangani Diary », qui suivait le calvaire des réfugiés rwandais dans le sillage de la rébellion congolaise, Hubert Sauper porte une nouvelle fois son regard vers l’Afrique, au milieu d’une région verte, fertile et riche en minéraux, mais devenue au fil des dernières décennies le cœur des ténèbres. A partir de la terrible anecdote de la perche du Nil, Sauper développe son propos pour le porter vers une réflexion sur la mondialisation : quand les formes de vies s’amenuisent, le commerce progresse. Le poisson est échangé contre des armes et les guerres qui ensanglantent l’Afrique sont travesties en conflits tribaux, occultant l’implication cynique et mercantile du monde occidental. Le continent se transforme en simple ressource de matières premières, tandis que la population est réduite à l’état de main d’œuvre, se contentant de la consommation des arêtes des fameux poissons, auxquelles se rattachent une maigre chair avariée qui sera bouillie. Cette image, qui se suffit à elle-même, a d’ailleurs été choisie pour illustrer l’affiche du film, et ce n’est pas sans raison. Sauper n’insiste effectivement pas sur le caractère apocalyptique des moments que sa petite équipe parvient à filmer, dans une certaine clandestinité. Il a conscience de saisir une situation qui dépasse d’emblée les estimations du plus grand nombre. C’est pourquoi le résultat de son investigation, dense et foisonnant (des avions-cargos russes aux prostituées africaines qui servent de divertissement à leurs pilotes, en passant par les enfants des rues) est recentré vers l’idée du trafic d’armes, selon un cheminement et une forme dont la raideur s’avère plutôt neutre, propre en cela aux préceptes du cinéma autrichien.